Extrait du blog de Mariette Navarro sur Le bal d’Emma

Annonce d’un Bal

Le 3 Juillet 2011 à 19h10

Cher lecteur, tu imagines qu’au retour du Québec je me suis hâtée de me précipiter sur une plage paradisiaque et de me vautrer dans l’été loin de toute idée de travail et de toute connexion électronique avec le monde extérieur: que nenni.

Au contraire, les projets à venir ne cessent de se développer et de se concrétiser, notamment (souviens-toi, lecteur, je l’avais évoqué au détour d’un article), le travail que nous mènerons avec Caroline Guiela et la compagnie des Hommes Approximatifs autour de la figure d’Emma Bovary… Un peu sur le principe du travail mené pour Se souvenir de Violetta, nous travaillerons sur les échos que cette figure évoque en nous. Entre rêverie individuelle et sociologie de province, de Flaubert aux faits divers contemporains, entre argent, bonheur, amour et condition sociale, nous partirons en exploration à partir du plateau avec les comédiens.

Et pour commencer, dès la saison prochaine, à Valence, à l’invitation de la Comédie, nous mettrons en oeuvre in situ un premier volet dans une salle de bal. Exploration de notre imaginaire du bal à travers le prisme d’Emma Bovary. Construction d’une fiction, d’un univers, à partir d’un lieu réel et dans le souvenir d’une oeuvre du passé.

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Processus, etc…

le 4 Juillet 2011 à 15:32

Nous travaillons, donc, sur les différents projets à venir autour de la figure d’Emma Bovary et des thématiques qui nous touchent dans le roman de Flaubert. Et pour commencer, ce qui importait, c’était non pas de nous lancer dans des recherches sur le texte et l’auteur, mais de parler du processus de travail entre chacun des créateurs associés au projet. Et de se poser la fameuse question de « comment je m’appelle » (dramaturge? auteur?)…

Voici quelques lignes que j’avais écrites pour réfléchir au projet avec Caroline et qui te donneront envie, je l’espère, cher lecteur, d’en savoir plus sur les spectacles que nous te préparons…

Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un « nouveau » mode d’écriture contemporaine, mais en tous cas de rendre contemporaines l’écriture et la mise en jeu des textes. Dans le sens de concomitantes. Et brouiller les pistes d’une façon de faire traditionnelle qui voudrait que l’une (l’écriture) préexiste sur l’autre (la mise en scène).

Je ne crois pas que les écritures de plateau soient si nouvelles que ça, mais ce qui les rend si difficiles à définir, à catégoriser, c’est qu’elles ont chacune leurs propres règles (créations collectives sans metteur en scène, théâtre sans texte, créations mêlant différents arts scéniques : cirque, danse, musique…)

Ce qui définit ce que nous cherchons à faire autour de Flaubert, c’est justement que nous voulons construire un objet « en soi », avec ses règles propres. Où les éléments ne peuvent être pris séparément mais fonctionnent parce qu’ils sont ensemble. Il nous faudra trouver une logique propre et unique (et non pas une logique d’écriture, puis à partir de celle-là une logique de mise en scène). Penser l’objet théâtral comme un. Comme indivisible. Penser tous les éléments de la mise en scène dans cette logique-là. Accepter qu’il n’y aura pas une « adaptation » préalable ou un texte préalable.

Il y aura, par contre, un immense travail préalable d’architecture, de construction, d’étayage et de logique. Immense, parce qu’il faudra que tous les éléments soient avancés ensemble. Au fur et à mesure. Qu’on ne laisse pas une pièce du puzzle pour après. Ça ne rentrera pas, ce ne serait alors que de la décoration, et pour l’instant, peu importe la décoration. Nous cherchons le fonctionnement, la machine. La logique interne, et unique, qui fera qu’on racontera à la fois quelque chose du bal et quelque chose d’Emma, quelque chose des habitants de Valence et quelque chose de Flaubert, quelque chose de nous, quelque chose du présent, quelque chose du livre et quelque chose du plateau.

C’est affirmer le théâtre comme un art total, composite, et non pas un art subordonné à un autre. Bien sûr chacun travaille à partir de sa place, et pour que les choses se répondent il faut bien qu’un des éléments soit avancé d’abord. Peut-être une rêverie autour de Flaubert, peut-être un lieu, peut-être une histoire, peut-être un mouvement, peut-être des présences particulières sur le plateau, pas nécessairement, en tous les cas, un « texte de théâtre ».

J’ajoute qu’il faudra aussi, dans ce projet, beaucoup construire à partir de la musique…

Emma, Diane

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Le 13 Novembre 2011 à 19h55

Chère Emma,

 

Nous nous sommes mis, pendant deux jours, autour d’une table, à nos différents postes de mise en scène, écriture et dramaturgie, scénographie, costumes et son, pour commencer ensemble la rêverie-construction en vue denotre spectacle à Montélier en juin. Dans une salle de bal de cette commune proche de Valence, nous revisiterons ce que tu es et représentes pour nous depuis le roman de Flaubert, nous t’inventerons un écho, un parcours d’aujourd’hui. Tu deviendras ta lointaine cousine contemporaine, nous deviendrons, le plus fidèlement possible,  les traducteurs scéniques du regard acéré de Flaubert sur le monde.

Il faut que nous commencions à organiser ton Bal, à définir ce qu’il sera et comme il révèlera tes failles. Ils faut que nous sachions quelles esthétiques-loupes nous utiliserons au milieu de ton rêve de féérie, pour en grossir, à la manière de ton auteur, les détails et les mécanismes de ton désenchantement. Caroline a parlé de la « poésie du papier crépon« , Alice en a détaillé l’impression de faste et la salissure. Peut-être, d’ores et déjà , cette idée nous guidera pour organiser cette fête.

Il nous faut éviter les écueils, la romantisation qui te rattrappe parfois, à tort. Il nous faut te comprendre sans te sauver: qui serais-tu aujourd’hui? Une jeune fille de Province rêvant d’être une vedette hollywoodienne ou une star du petit écran? Une fille de la campagne? Une fille de la banlieue? Nous enquêtons. Une chose est sûre: c’est de ton drame dans sa dimension sociale que nous voulons parler. Nous verrons comment tu négocies ton entrée dans le monde, dans un autre milieu que le tien, et dans l’âge adulte, et comment ton regard, systématiquement, enchaîne les erreurs d’appréciation.

Nous ferons spectacle de ces frottements dont parle Flaubert, et qui t’amènent ailleurs:

 » Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu’à ses souliers de satin, dont la semelle s’était jaunie à la cire glissante du parquet. Son coeur était comme eux : au frottement de la richesse, il s’était placé dessus quelque chose qui ne s’effacerait pas. »

Il nous faudra choisir et construire les différents points de vue du spectacle, puisque le roman, sans arrêt, circule de l’un à l’autre. On voit  comme les uns et les autres personnages, systématiquement, embellissent ce qu’ils voient (Charles chez les Rouault, toi au Bal, la mère de Charles face à la fortune supposée de sa première femme), avant que Flaubert, d’un mot cinglant, n’enlève le vernis et ne découvre, toujours, une réalité beaucoup plus pauvre, au sens propre comme figuré.

Il nous faudra choisir les chansons que jouera l’orchestre (en direct), dessiner en parallèle de ta figure celle de ce chanteur de bal (Léon? Rodolphe?), trouver à quel endroit la musique nous servira, elle aussi, à ménager des ruptures, des changements de points de vue, des décalages, des envolées, des retombées. Il nous faudra peupler ce bal des autres habitants du village (Hippolyte? ton père? Les parents de Charles? Les Homais?)

Ton bal se déroulera en temps réel, il nous faudra donc chercher aussi du côté de l’esthétique de la nouvelle, et, précise Benjamin, montrer du doigt tout ce qui déjà est en germe en Emma dès le début de son histoire. Comme le fait Flaubert, déclinant les mécanismes de tes erreurs de jugement à chaque moment de ton parcours.

Cher Gustave, nous avons relu à voix haute ton roman, mis des mots sur la modernité et sur les portes esthétiques que tu as ouvert en avançant à visage si découvert dans l’écriture. Mes études de lettres sont loin, mais j’ai eu très envie de me replonger dans l’étude mot à mot de ton oeuvre, dans la littérature comparée, dans cette société que tu dessines avec une économie de mots qui est à elle même le reflet de toute ta misanthropie.

Et puis, ironie des calendriers et chemin étrange des résonnances, je suis allée la veille voir l’exposition de photos de Diane Arbus au Jeu de paume, j’ai retrouvé dans son incroyable façon de photographier des humains dans toute leur beauté et dans toute leur laideur tout à la fois, quelque chose de ce double ton que nous cherchons…

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Les mouvements d’Emma

Le 18 Décembre 2011 à 18:18

Nouvelle session de travail autour du Bal d’Emma. Mercredi, nous nous sommes retrouvés à Valence, puis Montélier, où se déroulera le spectacle. Nous avons arpenté l’espace et commenceé à rêver le concret, l’agencement, la circulation, à partir de la situation géographique, des particularités de la ville et de la couleur des murs.

Parmi les échos à Madame Bovary, nous avons appris qu’il y a dans la commune un château habité par des Marquis, comme celui de Vaubyessard où Emma et Charles sont invités une fois au début de leur mariage, pour un bal qui les fait côtoyer exceptionnellement un monde qui n’est pas le leur.

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Le reste de la semaine, nous avançons en même temps tous nos chantiers interdépendants: dramaturgie et construction, espace, son, costumes, lumières, chaque choix impliquant la direction de tous les autres. Nous nous rendons compte que le projet se situe entre deux pôles opposés, comme deux pôles magnétiques d’une même sphère mêlant fantasme et réalité, imaginaire du Bal et dimension déceptive de la réalité, nous relisons le roman de Flaubert et décortiquons comme lui aussi construit, infailliblement, les ascensions et les chutes d’Emma. Au plus bas, elle a des attaques nerveuses, des réactions violentes et incompréhensibles, des lubies, elle boit des litres de thé, puis du vinaigre pour se faire maigrir, elle devient dévote, puis lit des romans toute la journée enfermée dans le noir, elle dépense l’argent qu’elle n’a pas, oublie sa fille des journées entières, fume, boit, s’habille comme un homme, provoque la bonne moralité. Et puis quand elle a bien touché le fond, elle attrape la première opportunité de changement qui passe, un homme, une promesse de voyage, tout ce qui pourra lui prouver qu’elle est bien quelqu’un d’exceptionnel. Elle fait des efforts pour composer avec le monde tel qu’il est, quand elle est bien certaine qu’elle n’en fera bientôt plus partie. Elle ne se compromet avec la réalité sordide (Charles et les saignées qu’il opère parfois au milieu même de leur salon), que pour éprouver sa supériorité, sa différence.

Nous en sommes là. A devoir raconter dans notre salle rose l’ascension et la chute en même temps, Cendrillon en princesse aussi bien que l’humiliation de la souillon. Et pour Emma, quels sont les douze coups de minuits? Et en quoi sa condition pourrait-elle être changée par le bal?

Nous n’adaptons pas le roman de Flaubert. Nous faisons d’Emma, de Charles, nos contemporains. Et nous nous posons la question, de nos propres compromissions, de nos propres besoins de fiction.

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Quelques éléments d’un spectacle possible: premier agencement des rêveries

Ecrire Emma

Le 30 Avril 2012 à 14h47

Le Bal d’Emma s’écrit depuis plus d’un an, et pourtant, à quelques jours du premier jour de répétitions, il n’y a pas de mots à vous dévoiler, pas de texte au sens propre du terme, je veux dire au sens traditionnel, je veux dire au sens habituel, je veux dire au sens qui voudrait que les mots dits par les personnages précèdent leur corps, précèdent leurs relations, précèdent la lumière par laquelle ils sont éclairés, précèdent l’environnement dans lequel ils évoluent.

L’écriture du Bal d’Emma, c’est donc, pour l’instant, la rencontre avec les acteurs, professionnels et amateurs, qui joueront dans le spectacle, le choix de la salle de bal de Montélier et comment nous en tirerons parti pour raconter cette fête organisée par Charles pour Emma, c’est le choix des musiques et leur orchestration, ce sont les costumes et la façon dont ils inventent eux aussi des situations nouvelles.

Le texte du Bal d’Emma, c’est pour l’instant Le cahier d’Emma, une trentaine de fiches éparses, situations, points de départs dramatiques, images, sons, qui dessinent plus ou moins le parcours d’un délitement, de la fête rêvée à la désillusion. Ce sont des gros plans sur Emma mais aussi sur les personnages qui pourront peupler ce bal, raconter son entourage proche ou les habitants de la petite ville dans laquelle elle s’est installée avec Charles.

Le Bal d’Emma s’écrit collectivement, à coups de photos, de musiques, de croquis, de notes, de documents word sans arrêt modifiés.

Parce que c’est un théâtre où ce qui est au cœur, ce sont les relations entre les personnages, leurs sensations du monde et de cet instant hors du temps qu’est le Bal, on ne sait pas encore s’ils sauront et pourront mettre des mots sur ce qu’ils vivent, il ne faut pas oublier que Flaubert donne lui-même peu la parole à ses personnages dans son roman. Ce qui se passe est intérieur. Les images, tantôt féériques, tantôt crues, prendront en charge les grands écarts qui malmènent Emma.

Le Bal d’Emma pose la question du mot même d’écriture. Elle est ici notation, organisation, proposition, elle ne peut rien engager en avance qu’outil et canevas. Elle ne peut pas s’extraire de l’ensemble, sinon sous forme d’une série de phrases courtes, titres, propositions descriptives, paroles de chansons, situations d’improvisations à poser sur le papier.

L’écriture ne rentre pas dans les cases, ne peut pas donner de gages par avance. Elle ne pourra prendre forme qu’au moment des répétitions. Elle passe donc à côté de toutes les aides à l’écriture existantes et pourtant, oui, Le Bal d’Emma s’écrit depuis plus d’un an.

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Vues de très haut, le cahier du Bal d’Emma à la veille des répétitions…

Le bal d’Emma, premiers jours

Le 7 Mai 2012 à 14h14

On n’a pas le temps de prendre du recul. Voilà le premier constat. Une urgence. Et une excitation, à jouer dans la boîte.

Pour l’instant, l’écriture est notation, on engrange les images pour pouvoir opérer le montage. On dit qu’on déroule, qu’on défriche. On pose les personnages dans des situations et on attend de voir ce qu’il se passe. Les comédiens explorent, cherchent les limites, les possibles.

Pour l’instant, on vérifie les circulations dans l’espace, on déploie les différentes théâtralités rêvées, on fixe quelques pistes tout en se disant qu’il ne faut pas trop arrêter les choses, ne pas faire que, par peur, cela devienne  trop propre, ne pas être tentés de refaire le théâtre tel qu’on le ferait sur un plateau, avec les codes qu’on connaît.

On accueille aussi les comédiens amateurs, notre choeur, qui vient soutenir ou gripper la machine narrative. Les possibles sont nombreux. Tout parle, tout raconte. Il y a un vertige de cette quantité d’informations qu’il faut prendre en compte. Découvrir les visages des uns et des autres en même temps que l’on se raconte les personnages, et le roman redéroulé ici et maintenant.

On avance, à partir de la trentaine de fiches de notre « cahier d’Emma » autour de quelques temps forts de la soirée qu’on imagine. Expériences chimiques: faire monter les précipités, et voir comment d’eux-mêmes ils retombent.

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Ce qui est sûr, c’est que l’année de rêveries et de constructions, et ce qui commence à se raconter correspondent étonnemment, et qu’une grande partie du travail consistera à choisir, parmi toutes les pistes, parmi ce que chacune des présences propose à chaque moment, pour raconter cette unique soirée de bal.

Ce qui est sûr, c’est que depuis quelques jours, on est comme des enfants qui se racontent des histoires.

Comment ils parlent

Le 8 Mai 2012 à 08:08

Dans les improvisations comme dans l’écriture, voilà la question qu’on ne cesse de se poser: comment ils parlent, ces personnages-là? Quels outils ils ont pour exprimer ce qu’ils sont et où ils en sont? De quelle grammaire sont-ils pétris?

Flaubert nous donne peu accès à leurs mots, et quand il le fait, on est en pleinDictionnaire des idées reçues: pris dans leur époque, les personnages sont la chambre d’écho des discours ambiants, Homais mal remâchant le discours rationnel des Lumières, pseudo scientifique il fait de ses certitudes une autre foi, Emma et Léon puisant dans la poésie romantique à pleines mains, en « jeune premier » et « jeune première » ratés, Rodolphe connaissant par coeur les codes et discours de la séduction, et faisant ainsi d’Emma ce qu’il veut. Charles avançant rationnellement, par phrases courtes sans doute. Posant des diagnostics sur ce qu’il voit. Et puis il y a des personnages muets, comme Hyppolite, ou qui ne s’expriment que par une chanson, comme l’aveugle qui apparaît à Emma à la fin du roman.

Dans notre Bal d’Emma, il faudra donc inventer à chacun la voix, le rythme qui lui est propre. Les comédiens, en improvisation, cherchent, essayent: le chanteur, par exemple ne finit jamais ses phrases et pourtant Emma lit en lui comme dans un livre ouvert.

Il faudra ensuite écrire cela, resserrer le canevas tout en laissant la place aux silences, aux hésitations, aux trous, aux imperfections de la langue parlée, à une élocution en train de se chercher au présent, béante et pauvre, parfois,  ou trop ampoulée, laissant entrevoir dans ses manques et ses vides, et dans les superpositions triviales des registres, le rire de Flaubert.

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Les Théâtres d’Emma

Le 15 Mai 2012 à 12:23

Il y a le premier degré. Celui de la fable. Celui de cette histoire inspirée deMadame Bovary, où une Emma contemporaine assisterait à une fête préparée pour elle par son mari et d’autres habitants du village. Et puis il y a les images, les situations, les espaces tels qu’ils se mettent à vivre, les différents frottements entre les réalités et ce que ça invente, ce que ça ouvre de sens, ce que ça nous apprend sur le projet que nous sommes en train de fabriquer.

Il se confirme que différents degrés de réalité s’entrechoquent, et qu’il y a plusieurs théâtres dans le théâtre d’Emma. Depuis le début du travail, nous évoquons quelque chose qui se déroule, et, dans le même temps, l’entrechoquement propre au montage, au collage.

Il n’est même pas certain qu’Emma, Charles, Hyppolite, Léon participent du même théâtre, tout comme dans le roman, tout en se côtoyant, ils ne vivent pas tout à fait la même histoire.

Plus le travail avance, plus la notion de théâtralité s’écrit au pluriel. Il y a le réel, notre base à installer, notre appui pour décoller, cet ici et maintenant qui prend sa force dans le fait que les spectateurs ne sont pas conviés dans un théâtre mais dans une vraie salle des fêtes. Nous amincissons d’abord la frontière entre réalité et fiction, l’écriture pose des cadres bien plus qu’elle ne fixe des mots. Il faut que le présent opère.

Et puis il y a tout ce qui décroche, qui dévie, qui déroute, qui décolle, ce qui doucement se détache du plausible, ce qui épouse momentanément la perception d’un personnage, ce qui coexiste et crée des hiatus. Cettesubjectivité dont nous ne savons pas encore à quel point nous pouvons la prendre en charge. Nous avançons prudemment, avec nos outils de théâtre : jusqu’où pouvons-nous aller pour que cette boîte à jouer devienne, par moments, autre chose ? Pour qu’elle soit à la fois le rêve de Cendrillon et la désillusion du réel redevenu citrouille ?

Et puis il advient que d’autres théâtres surgissent au milieu de la fête : un espace soudain isolé dessine le castelet impromptu d’Hyppolite, et les villageois, en préparant une petite pièce de théâtre pour Emma, remettent en jeu et cristallisent les questions de dramaturgie et de théâtralité que nous nous posons pour l’ensemble du spectacle. La bulle de ce petit spectacle dans le spectacle dit beaucoup. Sur l’importance dans ce projet de travailler avec comédiens amateurs et professionnels et de mêler dans notre fable ces différents rapports au jeu, au désir de théâtre. Sur la part d’enfance constitutive du rêve d’Emma, et sur la façon dont cette part d’enfance est principalement ce qui s’abîme en elle. Sur la liberté esthétique que nous pouvons prendre pour raconter Madame Bovary.

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On recommence

Le 21 Mai 2012 à 13:27

Madame Bovary essaye des choses, des modes de vie : jeune fille mystique quand elle est au couvent, femme mariée, amante, mère, villageoise idéale, provocatrice insolente. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main puis elle décide qu’elle a tout lu, elle dessine passionnément puis ne dessine plus jamais, elle se met au piano puis abandonne ses partitions, elle veut soudain croire en Charles puis n’y croira plus. Madame Bovary se lasse, rien n’est jamais à la hauteur de son idéal, rien ni personne n’est capable de la comprendre, il faut toujours trouver autre chose, quelque chose de plus grand, à hauteur de sa passion.

Emma ne se rend pas compte que les choses s’accumulent, à mesure qu’elle croit les effacer : ses dettes avec Lheureux dans le roman, son histoire ratée avec Léon, les déceptions de son mariage avec Charles dans notre Bal.

Emma se refuse à additionner, elle revient au point de départ, elle tente à chaque fois de commencer un nouveau jeu, dont elle est la seule à connaître les règles. Pourquoi faudrait-il toujours que les choses s’enlaidissent et se fanent?

C’est ainsi que cette caractéristique de l’écriture du roman et du personnage trouve sa traduction dans notre structure narrative encore en construction: quand ça n’ira plus, quand les choses lui échapperont trop, Emma recommencera. Rejouera le jeu de la surprise. Tentera de retrouver un accord avec le présent, et un peu d’enthousiasme. Tentera jusqu’au bout de garder en marche la machine de ses illusions.mod_article46454811_4fba276fbfe3d

Ca va commencer

Le 27 Mai 2012 à 13:14

A moins d’une semaine de la première, se dire que tout est encore en mouvement peut provoquer quelque vertige. Pourtant, c’est aussi l’endroit qui fait que ce projet ne sera pas, à mon sens, un spectacle de plus. Si, comme je le pense, les conditions de production d’un projet influent sur sa forme et donc sur ce qui se raconte, Le Bal d’Emma aura les forces et les fragilités du lieu auquel il emprunte tant, du nombre de personnes impliquées dans l’aventure, du temps court pour orchestrer cet objet théâtral non identifié comme je les affectionne.

Dans ce processus de création, rien n’est jamais acquis puisque le détail ne cesse d’influer sur l’ensemble et inversement, mais quelque chose tout de même est en train de naître, qui pose LA question qui me passionne entre toutes : où commence le théâtre ?

Chacun des langages utilisés dans la pièce (improvisation réaliste, moins réaliste, texte de Flaubert, texte contemporain, mouvements, sons, lumières, costumes…) fait frotter le théâtre avec autre chose, déplace légèrement, expérimente différentes façons de créer du sens et de l’émotion.mod_article46522578_4fc20f29b3296

Machine à rêve

Le 28 Mai 2012 à 18:50

« Dans l’après-midi, quelquefois, une tête d’homme apparaissait derrière les vitres de la salle, tête halée, à favoris noirs, et qui souriait lentement d’un large sourire doux à dents blanches. Une valse aussitôt commençait, et, sur l’orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts comme le doigt, femmes en turban rose, Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs en culotte courte, tournaient, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canapés, les consoles, se répétant dans les morceaux de miroir que raccordait à leurs angles un filet de papier doré. L’homme faisait aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche et vers les fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la borne un long jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument, dont la bretelle dure lui fatiguait l’épaule ; et, tantôt dolente et traînarde, ou joyeuse et précipitée, la musique de la boîte s’échappait en bourdonnant à travers un rideau de taffetas rose, sous une grille de cuivre en arabesque. C’étaient des airs que l’on jouait ailleurs sur les théâtres, que l’on chantait dans les salons, que l’on dansait le soir sous des lustres éclairés, échos du monde qui arrivaient jusqu’à Emma. Des sarabandes à n’en plus finir se déroulaient dans sa tête, et, comme une bayadère sur les fleurs d’un tapis, sa pensée bondissait avec les notes, se balançait de rêve en rêve, de tristesse en tristesse. Quand l’homme avait reçu l’aumône dans sa casquette, il rabattait une vieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos et s’éloignait d’un pas lourd. Elle le regardait partir. »

Première partie, chapitre IX

On l’avait lu dans les premiers moments de notre rêverie autour d’Emma et du bal, puis digéré, oublié. Après plusieurs filages, comme le spectacle commence à « prendre », cette petite boîte de Flaubert, bal en miniature, me semble cristalliser tout ce qu’est notre spectacle. Boîte parfois magique, parfois inquiétante, machine à rêves qui ne cesse de se gripper et dans laquelle les personnages sont prisonniers, qui vient secouer dans les imaginaires les aspirations à une autre réalité.

Des mots d’Emma

Le 7 Juin 2012 à 14:04

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Regarde-moi, Charles.

Tu te démènes, à arrondir mes angles, avec tes mains comme au flanc des vaches, tu me gardes dans ton giron, tu m’engraisses en me parlant de ton amour de la campagne, tu me prends le bras à la promenade et il faut bien que je te suive, dans les flaques de boue il faut bien que je m’enfonce, et mes pieds me trahissent en se chargeant de boue. Je brûlerai tous les souliers salis, qui pourraient laisser voir que parfois je te suis dans les chemins de terre, quand tu me tiens le cou juste au dessus des marécages.

Regarde-moi. J’oublierai ce dans quoi nous nous sommes vautrés jusque là, défaite après défaite et les champs de bataille foulés par les sabots des vaches plutôt que par ceux des chevaux. J’oublierai les déglutitions lourdes dans le silence de nos soirées, les assauts de ta peau froide quand je croyais pourtant la mienne plus glacée. J’oublierai ton sommeil lourd, tes tentatives pour m’amuser, j’oublierai les journées seule à ma fenêtre si tu me regardes, si tu comprends de quelle histoire je veux être le personnage : n’as-tu jamais entendu parler de flambeaux, de chevaux blancs qui paraissent flotter, qui soulèvent du sol des carrosses comme en verre, n’as-tu jamais entendu parler de la finesse du cristal, des mains blanches à s’en casser, des danses comme entraînées par le vent, de la blondeur des hommes jeunes et du souffle des corps unis ?

Regarde-moi et comprends, comme d’autres êtres sont capables de beauté, de ne jamais croiser la crasse, de ne rien démolir, de ne laisser sur aucun verre aucune trace de gras, de ne peser rien quand ils marchent sur la neige, de ne connaître le sang que pour leur monter au joues, le vin pour célébrer, la bouche pour couvrir les dents étincelantes.

Je veux être de ces oiseaux précieux qu’on voit dans les serres, qui jamais n’ont affaire avec les flaques, et non pas des moineaux comme tu dis que je suis, et qu’on trouve gelés morts tout le long des fossés.


(Le Bal d’Emma, extrait du texte, mai 2012)

Après le Bal

Le 7 Juin 2012 à 14:11

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Le Bal est fini. Les robes sont redevenues papier, la décoration sera enlevée tout à l’heure, rendra à la salle Marcel Pagnol sa nudité rose.

Cette première aventure de la compagnie des Hommes Approximatifs autour d’Emma Bovary se clot en même temps que le festival Ambivalence.


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