Sarah Moon

Fragments d’un monde flottant

de Gilles Altieri

Les images à la beauté rêveuse et mélancolique se transmuent en vision inquiétantes et oppressantes, surgissement d’un monde clos dans lequel le temps s’est figé comme sous l’emprise d’un sommeil narcotique; le doute et l’incertitude s’installe alors dans l’esprit du visiteur qui insidieusement conduit à remettre en cause la réalité de ce qui est offert à la vue.

Le refus de capter/ d’affronter le regard du modèle, lorsqu’on l’associe aux autres paramètres observables de son travail révèle le désir, ou le besoin, de réifier le vivant.

Aux visions pétrifiées et dévitalisées de Sarah Moon pourraient s’appliquer ces quelques lignes empruntées à Thomas de Quincey dans l’éloge qu’il fait de l’opium: » Tu édifies avec les coeurs de l’obscurité, avec des fantasmes du cerveau, des villes et des temples bien plus sublimes que l’art Phidias et de praxilète, que la pompe de Babylone et de la Thèbe aux cent portes et de l’anarchie du sommeil et des songes, tu évoques des ensevelis, des visages doux et familiers que n’ont pas altérés les misères de la tombe« .

Cet univers issu des songes, à la beauté étrange et au parfum narcotique est peuplé d’animaux inquiétant dont on ne sait s’ils sont vivants ou naturalisés, sauriens , tortue géante, éléphant grotesque, marabou solitaire, dindon porté par une femme hurlante…, image que l’on peut rapprocher d’autres visons de l’opiomane anglais lorsqu’il évoque la pétrification du rêveur sous narcose, écoeuré mais captif de son enchantement, victime « des baisers cancéreux de crocodiles ». Ernst Junger, dans son essai « drogues et ivresses » rapporte aussi les vers profétique et hallucinés d’Anette Von Droste, poétesse contemporaine de Thomas de Quincey  » sur la dalle d’ardoise, j’aperçois des méduses, elles semblaient encore tendre leur tentacules, quand elles furent jetées loin du sein de la mer, et que les monts tombèrent pour les écraser. Le monde ancien est à coup sure passé, et moi, pétrifiée, os de mammouth en lui!…et mon songe reprit autrement son essor; je fut transformée en momie, poussière mon linceul, mon visage de cendre, et le scarabée même fut present ici« .

[Dans le catalogue de l’exposition Sarah Moon, Toulon, 2003.]

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Photos de Sarah Moon.

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