Très tôt j’ai remarqué dans la littérature cette voix qui était là mais qui, paradoxalement, ne disait rien elle-même. Ce qui est étrange, c’est que, de la bonne littérature écrite, montait une voix qui n’était pas orale, qui ne disait rien de précis, qui était là, seulement, comme quelque chose que l’on pouvait entendre, comme une parole sans paroles qui venait de loin.

Et alors, ce qui m’a frappé, c’est que cette voix était précisément liée à l’écriture. Et c’est pourquoi je l’appelle la voix de l’écriture.

Pour moi, l’art fut donc lié à cette voix presque inhumaine dans sa parole modeste. Et ce qui est paradoxal et étrange, c’est que cette voix est là, et qu’elle ne dit rien. C’est une voix muette. Une voix qui parle en se taisant. Il s’agit d’une voix qui, en quelque sorte, vient de tout ce qui n’est pas dit, c’est une voix qui vient du silence et qui devient audible par moments à travers ce que disent les autres, le narrateur et les personnages d’un roman, par exemple, ou les personnages d’une pièce de théâtre.

Une partie de mon aversion pour le théâtre était sans doute liée au fait que le théâtre ne me paraissait offrir que de la culture, et non pas de l’art. Le théâtre ne proposait qu’un espace pour ce qui, à mes yeux, n’était qu’une manifestation culturelle assez pénible.
Aucune voix, comme celle dont je parle, ne s’y faisait entendre.Ou presque jamais une telle voix ne s’y faisait entendre

… le plus souvent, lorsque j’allais au théâtre, je n’y trouvais qu’un consensus culturel, du bavardage sur des sujets dont il était également question dans les journaux et à la télévision, ou alors des inventions formelles d’un modernisme vain.

Je devais le plus rapidement possible m’échapper de ce poisseux consensus culturel qui menaçait de manière aiguë de m’ôter tout courage de vivre.

Et pourtant, j’avais eu l’expérience d’un théâtre capable de franchir la distance qui sépare la culture de l’art – et lorsque le théâtre devenait de l’art, il le devenait pour de bon. Cette expérience, je l’avais eue. Et lorsque cela se produisait, on rencontrait quelque chose, une voix silencieuse bien singulière que l’on n’avait jamais rencontrée auparavant. On était véritablement marqué par une voix muette, et la vie, à la suite de la rencontre avec cette voix, n’était plus comme avant.

Traduit du norvégien par Terje Sinding

Jon Fosse


Ce texte a été publié dans le programme de Nammet (le Nom), pièce créée le 27 mai 1995 à la Nationale Scene de Bergen.